De l’ombre à la lumière – Joé Seyfried, le revenant enfin récompensé

Les Jeux Olympiques de Paris 2024 ont été une magnifique vitrine pour le tennis de table en France. Les frères Lebrun s’y sont révélés, Simon Gauzy y a réalisé son rêve et dans leur sillage, beaucoup se sont mis à rêver eux aussi. Depuis, un élan s’est propagé à travers l’Hexagone, du jeune débutant en club aux tables de l’INSEP. Performer au plus haut niveau international ne relève plus de l’utopique, c’est désormais un objectif assumé pour une poignée de tricolores. Parmi eux, Joé Seyfried, 27 ans, vit en ce moment la plus belle période de sa carrière et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin.

Titré aux Feeder de Düsseldorf et de Parme fin 2025 et tout juste sacré du Feeder de Senec, Joé Seyfried s’est fait un nom parmi les meilleurs joueurs français du moment. Joueur professionnel depuis plus de dix ans, il figure aujourd’hui parmi les 50 meilleurs joueurs du monde, sa meilleure marque en carrière. Une dynamique positive, un corps meurtri mais désormais guéri et une ambition retrouvée, l’Alsacien est revenu sur un parcours semé d’embuches et entrevoit la suite de sa carrière avec détermination :

@WTT

Comment es-tu venu au tennis de table, au point d’en arriver là où tu es aujourd’hui ?

« J’ai commencé le tennis de table parce que mon grand frère jouait. Quand j’avais 6/7 ans, alors qu’il en avait 14/15, j’accompagnais mes parents quand nous devions aller le chercher au club, à Schiltigheim. Naturellement, j’ai pris une raquette pour essayer et cela m’a plu. Après quelques années de pratique, j’ai intégré le Pôle Espoir d’Haguenau, puis le CREPS de Strasbourg. Au lycée, je suis parti au Pôle France de Nantes, dans lequel je suis resté un an, avant d’intégrer l’INSEP à Paris, où je suis encore actuellement ».

Tu as aujourd’hui 27 ans, tu es joueur professionnel depuis plus de dix ans et tu viens d’atteindre ton meilleur classement en carrière au début de l’année 2026. Comment expliques-tu cette « explosion » tardive ?

« La réponse est simple : j’ai enfin pu m’entrainer comme je le souhaitais. J’ai été blessé pendant très longtemps, je me suis fait opéré de la hanche à trois reprises, une fois au coude également. Aujourd’hui, je joue avec deux prothèses de hanche. Entre 2019 et 2024, j’ai vécu une période particulièrement difficile, lors de laquelle je n’ai jamais pu m’entrainer sans ressentir de douleurs. Depuis deux ans, je peux enfin jouer librement et me concentrer essentiellement sur le ping là où précédemment, je devais surtout faire attention à ne pas me faire mal ; ces conditions n’étaient pas idéales pour optimiser ma progression.

Quel(s) point(s) positifs retiens-tu de cette longue traversée du désert ?

« J’ai appris à écouter mon corps, à l’apprivoiser. Même si actuellement, je m’entraine moins que lors de mes jeunes années, j’ai réussi à trouver le bon compromis entre repos et entraînement pour aujourd’hui jouer sans douleurs. J’ai été très bien entouré pendant cette période, où j’ai pu tisser des liens forts avec le staff de l’INSEP et me reposer sur ma famille. Aussi bien mentalement que physiquement, j’ai lutté pour continuer à croire en mes chances. J’ai, bien sûr, eu des moments de doute mais je me suis toujours accroché à l’idée qu’un jour, cette période serait derrière moi. Pour ne pas trop sombrer, je suis resté à l’INSEP pour rester en contact avec le ping. Alors oui, je ne pouvais pas m’entraîner mais je prenais part à la vie de groupe, je m’entraînais au service, je parlais avec tous les membres du groupe ; cela m’a beaucoup aidé à tenir le coup. Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’être ressorti grandi de cette épreuve et je peux enfin prendre du plaisir à la table, c’est le plus important ».

Jouer avec deux prothèses de hanche n’est pas anodin, comment gères-tu cela au quotidien ?

« Je n’ai pas de contre-indications médicales. Il m’arrive parfois d’avoir quelques gênes mais rien de contraignant. Elles font un bruit particulier à certains moments, c’est un peu déroutant mais pas douloureux. Seul bémol, je vais devoir les changer plusieurs fois au cours de ma vie car elles s’usent et doivent être remplacées au bout de 15/20 ans ».

Lors de le saison 2024-25, tu évoluais en Nationale 1 avec Boulogne-Billancourt, une division bien en dessous de ton niveau, pourquoi ce choix ?

«  Au fil du temps, les clubs n’avaient plus confiance en moi, je n’étais plus considéré comme fiable à cause de mes blessures à répétition. J’avais l’ambition de revenir sur le circuit international et l’ACBB a accepté de m’accompagner dans ce projet. C’était un peu particulier pour moi d’évoluer en N1 puisque j’avais 13 ans lors de ma dernière apparition dans cette division. Néanmoins, la saison s’est bien passée et m’a permis de revenir à mon meilleur niveau, donc tant mieux et merci au club pour ça ».

@ACBB & @Pongistic

Toute cette période sombre semble derrière toi désormais, comment vois-tu ton avenir pongiste désormais ?

« J’ai envie de faire les JO en 2028. J’y crois, je veux faire partie de cette course pour y parvenir. On a une génération exceptionnelle en ce moment. Alexis, Félix et Simon semblent un peu au dessus, Flavien et Thibault poussent bien derrière et ensuite, nous sommes quelques-uns entre Lilian Bardet, Léo De Nodrest, Jules Rolland, Florian Bourrassaud, Esteban Dorr donc effectivement, la concurrence est rude mais je crois véritablement en ma chance. Il faut d’abord que je sois dans les six meilleurs Français pour participer aux Grand Smash, puis ensuite dans les 4/5 pour prétendre à des participations aux championnats d’Europe, aux championnats du monde etc… et pour les JO, il faut être dans les trois meilleurs. Cela s’annonce compliqué mais c’est un bel objectif. Je sens que j’en ai encore sous le pied ».

Si tu devais retenir un moment positif marquant de ta carrière, quel serait-il ?

« Les deux victoires consécutives en Feeder il y a quelques mois ont une place particulière dans mon esprit. Dans une carrière de pongiste, on ne gagne pas beaucoup de compétitions, alors en remporter deux à la suite et ainsi prouver que la première n’était pas un coup de chance, oui, c’était génial. Ces deux semaines m’ont aussi conforté dans le choix que j’avais fait quelques mois plus tôt : je voulais revenir sur le circuit et j’ai bien fait de persister. »

@WTT

Un moment négatif ?

« J’ai plutôt mal vécu mes récentes défaites aux championnats de France. Je me suis mis beaucoup de pression car j’avais à coeur de réussir devant le public français. En 2024, à Montpellier, l’ambiance était dingue et je perds au premier tour contre Grégoire Jean. Ma famille, qui ne me voit pas souvent, avait fait le déplacement pour l’occasion, ce qui a accentué encore plus ma déception. J’ai été déçu de les décevoir, j’ai eu beaucoup de mal à gérer ces moments et j’ai eu même honte de moi. J’avais aussi ce souhait de montrer à tout le monde que j’étais revenu à un bon niveau après être tombé dans l’oubli. J’ai eu du mal à gérer le regard que portait le monde du ping français sur moi et à chaque fois, je suis passé à côté ».

Pour clôturer cet entretien, si tu devais d’adresser à un jeune sportif ayant l’ambition d’en faire son métier, touché, comme toi, par de gros soucis de santé, que lui dirais-tu ?

« À mon sens, il faut se questionner, en parler autour de soi, ne pas rester seul. Est-ce que cela vaut vraiment le coup, est-ce que je suis prêt à sacrifier beaucoup de temps, d’énergie pour y parvenir. Quelles sont mes limites physiques et mentales que je suis prêt à accepter ? Qu’est-ce qui est le plus important dans sa vie ? Si une volonté profonde existe, alors il faut mettre toutes les chances de son côté. Si un doute subsiste, il faut peut-être songer à se faire à l’idée que ce n’est peut-être pas la bonne décision. Dans les deux cas de figure, la décision doit revenir au principal concerné, et uniquement au principal concerné.

@WTT

par Rémy Larquetoux